
Le fondateur de Off Investigation, le journaliste Jean-Baptiste Rivoire, a été condamné le mercredi 20 mai par la cour d’appel de Versailles à payer 142 500 euros au groupe Canal+, son ancien employeur. Ce dernier lui reproche d’avoir témoigné dans un documentaire de Reporters sans Frontières sur la brutalité du management de Vincent Bolloré dans ses médias. Tribune à la première personne de Jean-Baptiste Rivoire. [En accès libre]
Le 20 mai, la cour d’appel de Versailles a rendu un arrêt qui fera date. Elle m’a condamné à verser 142 500 euros au groupe Canal+. Mon crime : avoir évoqué le management par la terreur de Vincent Bolloré dans un documentaire de Reporters sans frontières.
Cette sanction judiciaire de 142 500 euros tombe à un moment particulier. En ce moment même, le festival de Cannes se déroule dans une ambiance électrique. Il y a quelques jours, 600 professionnels du cinéma — réalisateurs, producteurs, comédiens, parmi lesquels Juliette Binoche, Adèle Haenel et Swann Arlaud — ont signé une tribune dénonçant « l’emprise grandissante de l’extrême droite » dans le cinéma français, par l’intermédiaire de Vincent Bolloré.
La réponse n’a pas tardé. Le 17 mai, au brunch des producteurs organisé par Canal+ à Cannes, Maxime Saada, président du directoire de la chaîne et bras droit de Bolloré, a annoncé que son groupe ne travaillerait plus avec les 600 signataires. Six cents professionnels bannis de Canal+ pour avoir critiqué l’actionnaire de la chaîne ! Six cents talents prévenus publiquement qu’on les coupera de ce qui demeure le premier financeur du cinéma français.
Quelques semaines plus tôt, c’était la maison d’édition Grasset, récemment rachetée par Vincent Bolloré, qui voyait plus de 170 auteurs claquer la porte pour protester contre le licenciement du PDG Olivier Nora et la mainmise du milliardaire d’extrême droite sur la ligne éditoriale. L’édition. Le cinéma. Et l’information. Partout, la même mécanique : ferme ta bouche, ou paye.
En France, la liberté d’expression n’est pas négociable
Pour bien comprendre ce qui se joue dans ma condamnation, il faut revenir un instant sur ce que sont les clauses de silence. En droit français, c’est un classique : un employeur peut exiger qu’on reste discret en partant d’une entreprise. À deux conditions. La clause doit être limitée dans le temps. Et elle doit être proportionnée. La Cour de cassation l’a dit et répété : on ne peut pas museler quelqu’un à vie. La liberté d’expression, en France, ce n’est pas négociable : c’est ce que nos ancêtres sont allés chercher à la pointe des fourches à la Révolution, puis à la pointe des fusils durant la Résistance.
Sauf que depuis 2015, Vincent Bolloré, lui, impose à des centaines de journalistes français des clauses de silence qui, dans mon cas, sont sans limite de durée. Selon Reporters sans frontières, près de 500 journalistes seraient aujourd’hui ainsi bâillonnés.
Concrètement, ça veut dire quoi ? Quand Vincent Bolloré rachète I-Télé, le JDD, Europe 1, Hachette, il impose sa ligne éditoriale à la dure. Et il pousse vers la sortie toutes celles et ceux qui refusent de marcher au pas — moi, comme bien d’autres. Mais avant de partir, il faut signer. Et ce qu’on signe, c’est l’interdiction de raconter ce qu’on a vu, l’interdiction de témoigner jusqu’à la fin de nos jours.
La guerre culturelle et civilisationnelle de Vincent Bolloré
Ne plus pouvoir parler des filiales du groupe Canal+ ça veut dire dissimuler la reprise en main brutale et idéologique d’I-Télé, du JDD, d’Europe 1, de Grasset, du cinéma français. Ça veut dire invisibiliser la guerre culturelle et civilisationnelle que Bolloré mène depuis dix ans.
Soyons clairs. Vincent Bolloré a le droit d’être d’extrême droite. Chacun pense ce qu’il veut. Mais multiplier les discours xénophobes sur ses antennes est bien plus problématique : si même l’Arcom en est arrivée à sanctionner CNews à plus de 24 reprises et à infliger à cette chaîne 630 000 euros d’amendes depuis 2019, vous imaginez la réalité de ce qui se passe en plateau.
Mais maintenant, empêcher les journalistes de témoigner de ce qu’ils ont vu à l’intérieur, ça, c’est juste impossible et inacceptable. Il en va de notre liberté d’expression. Et c’est pourtant ce que la cour d’appel de Versailles vient d’entériner.
Pour avoir prononcé quelques mots en 2021 dans un documentaire de RSF, je vais devoir verser 142 500 euros à Canal+. Sauf si on se pourvoit en cassation — ce qui coûte près de 10 000 euros de frais d’avocat. Parce qu’en France, la justice coûte cher. Cette somme, je ne vous demande pas de la payer. C’est moi qui me suis retrouvé dans cette situation. C’est à moi d’assumer. Et à moi seul.
En revanche, vous pouvez agir. En montrant à Vincent Bolloré que quoi qu’il fasse — quelles que soient les saillies racistes de Cnews, ou les discours xénophobes de Pascal Praud et consorts, quels que soient les chroniqueurs qui font des migrants les coupables de tous les maux, quels que soient les cinéastes qu’on bannit pour avoir osé critiquer un actionnaire — vous, vous ne lâcherez pas.
On continuera d’enquêter
Ne pensez pas que vous êtes faibles. Vous ne l’êtes pas. On est forts parce qu’on est déterminés. Et parce qu’on est des millions. Si plus aucun groupe de presse ne finance des documentaires et des articles d’investigation, vous, vous le ferez. Si Vincent Bolloré veut invisibiliser les magouilles, nous, on les montrera. S’il veut prendre le contrôle du cinéma français pour imposer son narratif xénophobe, on le contournera.
Et s’il veut museler les auteurs, les cinéastes et les journalistes en même temps, nous, on continuera de parler et d’enquêter. Mais pour cela, on a besoin de vous. On est des millions. On a confiance en vous. On va y arriver.
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« Cet arrêt fragilise la liberté de la presse », Me Vincent Brengarth, avocat de Jean-Baptiste Rivoire
« L’arrêt inflige un désaveu pour l’employeur [Canal+], puisqu’il réduit drastiquement les dommages et intérêts demandés en considérant que les propos de M. RIVOIRE s’inscrivent dans un mouvement qui se révèle très large en particulier depuis la suppression de l’émission les Guignols de l’info. Par contre, il ne tire pas toutes les conséquences de l’atteinte à la liberté d’expression induite par la clause, en fait une clause bâillon, que la cour d’appel aurait du écarter. Cet arrêt fragilise la liberté de la presse en entérinant une clause très large, non limitée dans le temps et signée dans un contexte qui est nécessairement déséquilibré. C’est un arrêt profondément préoccupant pour les journalistes et la presse. »
