Le « système Baylet », une impunité bien française

« Baylet, notable pédocriminel ? » (Léa Martinez, Etienne-Milies-Lacroix, Emilie Fortun, Off Investigation, novembre 2025)

« Baylet, notable pédocriminel ? » est le nouveau documentaire de Off Investigation. À travers des témoignages de premier plan et la force des dessins de l’illustratrice Ana Pich, cette enquête signée Léa Martinez raconte comment Jean-Michel Baylet, baron local cumulant presse, pouvoir et argent, a pu passer, depuis une vingtaine d’années, entre les gouttes de graves accusations pédocriminelles le visant. Le tout avec l’assentiment de François Hollande et des socialistes. Une plongée abyssale dans le « système Baylet ».

À Valence-d’Agen, commune de 5 000 habitants du Tarn-et-Garonne (82), les Baylet font partie du paysage. Comme la Garonne. Impossible de passer à côté. Vissée et boulonnée depuis 1904 dans le fauteuil de maire, la puissante famille Baylet, propriétaire de La Dépêche du Midi, règne sans partage sur l’Occitanie depuis près d’un siècle.

L’histoire de cette famille est celle d’une notabilité à la française, marquée par le sceau de l’impunité et une extraordinaire capacité d’adaptation. À l’image des notables provinciaux décrits par Stendhal ou Balzac, les Baylet ont traversé les régimes et les alternances sans jamais rompre les équilibres. Proche du tout-puissant Parti radical de gauche et des réseaux anticléricaux et francs-maçons sous la IIIᵉ République, Jean Baylet, homme politique et puissant patron de presse, avait tourné casaque en 1940 en prêtant allégeance au régime de Vichy.

Le patriarche survit politiquement à l’épuration

Fort de ses réseaux et de son entregent, le patriarche – ami de René Bousquet (secrétaire général de la police d’avril 1942 à décembre 1943 et organisateur de la rafle du Vel d’Hiv) – a survécu politiquement à l’épuration d’après-guerre. Il est élu député radical en 1945. Son journal, La Dépêche, bien qu’interdit après la Libération en raison de sa parution sous l’Occupation, reparaît en 1947 sous le nom de La Dépêche du Midi.

C’est dans ce contexte que naît l’héritier, Jean-Michel Baylet, en 1946. Au fil des années, Jean et Evelyne Baylet ont couvé le fils héritier. 30 ans plus tard, en 1977, c’est tout naturellement que Jean-Michel succède à Evelyne à la mairie de Valence-d’Agen. Le fils hérite alors des puissants réseaux de ses parents. Depuis, il a coché toutes les cases du parfait baron local de la Vᵉ République : maire, conseiller général, sénateur, chef du Parti radical de gauche, franc-maçon et, enfin, ministre sous François Hollande en 2016. Pour accompagner son ascension politique et consolider sa clientèle et ses réseaux, Jean-Michel Baylet a toujours pu compter sur La Dépêche du Midi, le groupe de presse qu’il dirige d’une main de fer avec ses fils.

« Il y a deux types de Valenciens. Il y a ceux qui doivent quelque chose à Jean-Michel Baylet et ceux qui s’apprêtent à lui demander quelque chose. »

 Nicolas Pompigne-Mognard, ancien opposant UMP de J.M. Baylet

Au début des années 2010, un jeune militant UMP de 25 ans, Nicolas Pompigne-Mognard, a tenté de s’opposer à la toute-puissance de la famille Baylet en Occitanie. 15 ans plus tard, Off Investigation l’a retrouvé au Portugal, où il s’est reconverti dans les affaires. Il n’a rien oublié de l’emprise locale si particulière du baron de l’Occitanie : « Je suis né à Valence-d’Agen. Le stade de Valence-d’Agen s’appelle le stade Evelyne-et-Jean-Baylet. La halle où se tient le marché s’appelle la halle Jean-Baylet. Le lycée professionnel s’appelle le lycée Jean-Baylet. Je suis né dans le bouillon. Je suis né dans le fief. J’avais un ami qui disait : il y a deux types de Valenciens. Il y a ceux qui doivent quelque chose à Jean-Michel Baylet et ceux qui s’apprêtent à lui demander quelque chose. »

Médias, réseaux, argent : dans son fief, le sieur Baylet, proche allié de François Hollande, est intouchable. Seulement voilà, après avoir conquis la mairie de Valence-d’Agen en 1977, le baron local se serait mis à abuser de son pouvoir, notamment avec de très jeunes femmes ayant croisé sa route. Avec des témoins de premier plan, Léa Martinez a pu retracer l’itinéraire délinquant, voire pédocriminel, de ce proche allié de la Hollandie. Les faits, qui remontent au début des années 1980 et au début des années 2000, sont désormais prescrits. Jean-Michel Baylet est présumé innocent des accusations portées contre lui. 

Une nuit de février 2002…

Le film nous plonge notamment dans une nuit de février 2002, à Valence-d’Agen. Ce soir là, une femme sort précipitamment de la résidence du tout-puissant sénateur et président du conseil général du Tarn-et-Garonne. Cette femme, Bernadette Bergon, est une collaboratrice de Baylet avec qui il entretient une liaison. Selon elle, cette nuit, il l’aurait violemment battue avant de la contraindre à rédiger une lettre de démission. Baylet l’aurait ensuite jetée dehors, en pleine nuit, entièrement dévêtue et pieds nus, ne lui restituant que ses lunettes et ses clés. 48 heures plus tard, Bernadette Bergon porte plainte pour « coups et blessures ». Dévastatrice pour le sénateur, cette agression se solde par le versement d’une somme d’argent en échange du retrait de la plainte. Le parquet de Montauban, qui pouvait poursuivre malgré ce retrait, préfèrera classer l’affaire sans suite. Il faudra attendre 2006 pour que la presse révèle le scandale.

Mais fort de sa puissance et d’une Dépêche du Midi qui étouffe l’affaire, le notable radical poursuit sa carrière de patron de presse et d’homme politique sans jamais avoir à s’expliquer sur les coups et blessures infligés à sa collaboratrice.

Une plainte pour des faits de nature pédocriminelle 

Mais le film va plus loin. Il raconte comment entre 1982 et 1984, le maire de Valence-d’Agen aurait agressé sexuellement une fillette de 12 ans. Celle-ci se dit aujourd’hui victime de viol de la part de Jean-Michel Baylet. Une plainte a été déposée à la brigade des mineurs en 2019 pour des faits qui remontent au début des années 1980. La plaignante se prénomme Nathalie Collin. C’est la fille d’Yvon Collin, un ami de Baylet, sénateur radical lui aussi du Tarn-et-Garonne. Durant plusieurs mois, à Toulouse, puis lors de nombreux appels téléphoniques, elle a détaillé à Off Investigation ce que Baylet lui aurait fait subir. 

Entre 1980 et 1982, Nathalie affirme avoir été violée à plusieurs reprises, lors de week-ends dans les différentes résidences de Jean-Michel Baylet, à Valence-d’Agen ou à Paris et même lors de vacances en Grèce en présence de ses parents. Un témoin des faits, aujourd’hui décédé, corroborait les déclarations de Nathalie dans un courrier adressé au procureur de la République de Montauban le 1ᵉʳ juillet 2002.

À l’époque, Baylet a 35 ans. Nathalie n’en a que 12 : « J’ai des souvenirs très précis sur le personnage. Son odeur, ses oreilles, ses pieds, ses mains, ses calbutes, son eau de toilette, son dentifrice, tout. » Nathalie Colin se souvient que Jean-Michel Baylet l’avait emmenée au ski à Font-Romeu, dans les Pyrénées : « J’ai des flashs, des vacances à Font-Romeu où je suis partie avec la voiture de course de Monsieur Baylet. On avait dormi à Toulouse, on était partis au petit matin tous les deux à Font-Romeu. Sur la route, on s’arrête. Il me déshabille. Il me masturbe. Et à un moment donné, une voiture s’arrête à côté de nous. Et là, il redémarre. »

L’histoire jamais racontée de Jacques Maggiori 

Mediapart avait déjà évoqué l’histoire de Nathalie Collin dans ses colonnes en 2021, révélant notamment l’existence de sa plainte pour viols déposée en 2019 à la brigade des mineurs. Mais l’enquête de Léa Martinez va plus loin en retraçant l’histoire jamais racontée de Jacques Maggiori, un conseiller municipal et ami de Baylet, accusé lui aussi de faits pédocriminels.

Ce compagnon de moto du maire avait créé à Valence-d’Agen au début des années 1980 un centre de vacances moto, le CLAM, qui attirait à l’époque des jeunes défavorisés de 6 à 16 ans, originaires de toute la France. Selon les investigations de Léa Martinez, Jacques Maggiori aurait, au début des années 2000, abusé sexuellement d’au moins deux jeunes garçons. Avec force détails et une documentation de première main, le film apporte des éléments troublants qui laissent penser que le maire Jean-Michel Baylet aurait fait pression auprès du parquet pour enterrer les plaintes visant Jacques Maggiori. Le 25 juin 2002, alors que la gendarmerie l’a convoqué sans succès à deux reprises pour l’entendre, on le retrouve pendu à un arbre à proximité de Valence d’Agen. 48 heures plus tard, dans une église bondée, se tiennent en grande pompe les obsèques de Jacques Maggiori. La Dépêche du Midi, le quotidien de Jean-Michel Baylet, rend alors un hommage appuyé au défunt.

Une impunité bien française 

Au-delà des témoignages émouvants des victimes et d’une association de défense des enfants, le film raconte comment tout un système – où journalisme et politique font bon ménage – a pu, pendant si longtemps, écraser la parole des enfants. Ce que l’on découvre dans cette plongée saisissante dans le « système Baylet » est représentatif des pires dérives de la notabilité à la française, avec des pouvoirs publics qui ferment les yeux, voire couvrent des agissements inacceptables. Aujourd’hui bientôt âgé de 80 ans, et malgré la plainte déposée contre lui pour « viols sur mineur », Jean-Michel Baylet n’a jamais été sérieusement inquiété par la justice. François Hollande et Emmanuel Macron lui rendent toujours de vibrants hommages à chaque fois qu’ils se rendent dans le Tarn-et-Garonne. Le patriarche va d’ailleurs bientôt céder les rênes de la dynastie à ses fils, Jean-Nicolas et Jean-Benoît Baylet. Ainsi va la vie dans le monde merveilleux des grands notables de la Ve République. Une impunité bien française. 

Le documentaire « Baylet, notable pédocriminel ? », réalisé par Léa Martinez, est disponible dès maintenant en avant-première pour les abonnés et le 15 février en accès libre sur YouTube.

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