Affaire Boulin : la piste Chirac

Charles Pasqua, président du groupe RPR au Sénat, et Jacques Chirac, président du RPR, s’entretiennent à Suresnes (Haut-de-Seine) le 13 décembre 1983.  | Photographie PHILIPPE BOUCHON / AFP

En octobre 1979, Robert Boulin, ministre du Travail de Valéry Giscard d’Estaing, est retrouvé mort dans un étang de la forêt de Rambouillet. Médias et officiels concluent à un suicide. Une thèse contestée par ses proches depuis 1983. 46 ans plus tard, des menaces planent encore sur ceux qui témoignent.

« AFFAIRE BOULIN, la piste Chirac », le nouveau documentaire de Off Investigation, révèle pour la première fois la façon dont Robert Boulin a été victime d’un chantier monté par la direction du RPR pour l’empêcher de dévoiler des financements occultes du mouvement gaulliste par la Françafrique. Au risque qu’il finisse battu à mort par des barbouzes. Et quitte à maquiller son meurtre en suicide.

Le 29 août 2025 à une heure du matin. Alerté par son chien qui aboie, Elio Darmon s’extirpe du lit de sa petite bicoque de Languidic (Morbihan) et sort faire quelques pas dans la nuit au cas où un rodeur traînerait dans les parages. Quand il fait demi-tour pour rentrer se coucher, trois tirs retentissent dans sa direction. Quelques mois après avoir balancé à la justice le nom des assassins, selon lui, du ministre Robert Boulin, l’ancien truand proche du SAC (Service d’Action Civique), une milice gaulliste violente, vient d’échapper à la mort.

Dès le lendemain, des gradés de la gendarmerie venus de Lorient pour recueillir sa plainte lui lâchent : « On a appelé ce matin nos collègues de Versailles, ils nous ont confirmé qu’il y avait un danger qui planait au-dessus de votre tête. […] Vous avez mis en cause les services de l’Etat. Ça irrite la classe politique. » Quand Elio Darmon, estomaqué, réplique au gendarme qu’il ne dit que la vérité, celui-ci lui rétorque : « Justement, c’est cela le problème. » Un cadavre dans le placard des gaullistes, l’affaire Boulin ?

Boulin, un « caillou dans la chaussure » de Chirac

A l’automne 1979, c’est dans un contexte de guerre des droites avec le RPR de Jacques Chirac que le président Valéry Giscard d’Estaing envisage de nommer Robert Boulin à Matignon. Gaulliste historique respecté, connu pour son intégrité, cet ancien résistant de Libourne proche du général de Gaulle a accepté de travailler avec Giscard. Dans un souci d’intérêt public. « Pour lui, il s’agissait de convaincre les gens qu’on pouvait travailler ensemble de manière à servir un intérêt général », explique Eric Burgeat, son gendre et ancien collaborateur. Gaulliste social, Boulin déteste l’orientation affairiste prise par le RPR et se méfie de la fascination de Jacques Chirac pour des figures libérales anglo-saxonnes comme Margaret Thatcher ou Ronald Reagan. Pour Chirac, alors déterminé à remporter la présidentielle de 1981, la nomination de Boulin à Matignon serait une catastrophe.

D’autant qu’à l’été 1979, Robert Boulin avait fait annuler des élections internes au RPR après avoir découvert qu’elles avaient été truquées par Charles Pasqua, un ancien du SAC (Service d’action civique, une milice gaulliste alors en pleine dérive mafieuse) devenu le bras droit de Chirac. Son opposition lui vaut une campagne de dénigrement dans la presse, qu’il essuie en menaçant de révéler des informations compromettantes sur le financement occulte du RPR par la Françafrique. De quoi ulcérer la direction du RPR. Dans des coourriers, Robert Boulin écrira : « Le Grand veut ma peau. » Le Grand, c’est Jacques Chirac, alors président du RPR.

Un contrat sur la tête de Boulin

En octobre 1979, les signaux d’alerte se multiplient autour du ministre. Un représentant du SAC glisse à un de ses amis, restaurateur à Libourne, que Boulin devrait « se calmer ». Puis, c’est un responsable des écoutes téléphoniques en Gironde qui informe son beau-frère qu’un « contrat » risque de mettre fin à la vie de Robert Boulin le mardi 31 octobre.

« Il y a rue de Lille [le siège du RPR] des hommes qui ont juré d’avoir ma peau, à leur tête, se trouve Charles Pasqua », avait confié le ministre à un éditorialiste de RTL quelques jours plus tôt. Le 29 octobre en début d’après-midi, Robert Boulin change brusquement de programme : il retire des dossiers du coffre-fort de son ministère et prend seul la direction de Montfort-l’Amaury, dans les Yvelines, pour un mystérieux rendez-vous.

Le lendemain matin, il est découvert mort, le visage roué de coups, dans un étang de Saint-Léger en Yvelines. Le narratif du suicide est poussé par les officiels et les médias. 46 ans après, cette thèse a fait long feu : « On a rarement vu un noyé avec un faciès de boxeur dans 50 centimètres d’eau », sourit amèrement Pierre de Frebourg, président de l’association « Robert Boulin pour la vérité ». À l’époque, le procureur général de Versailles, Louis-Bruno Chalret, interdit toute autopsie du crâne du ministre et clôt rapidement le dossier. Un détail : il est réputé proche du SAC et même… de Charles Pasqua.

Au Roi René, un aveu glaçant

Juste après la mort de Boulin, Elio Darmon fête ses 32 ans au Roi René, un club libertin de Ville-d’Avray (92) fréquenté par des gradés de la police, des politiques, le grand banditisme et de nombreux services de renseignement. C’est là que ce jeune truand proche du SAC et du Mossad (les services secrets israéliens) aurait assisté à un incroyable dialogue entre Pierre Debizet, alors patron du SAC, et deux inconnus. Invité à sabler le champagne par Debizet, Darmon aurait entendu ses interlocuteurs se féliciter d’avoir « récupéré les dossiers ». Pierre Debizet aurait alors haussé le ton et répliqué : « Mais le patron vous avait demandé de ne pas le tuer. » Réponse d’un de ses interlocuteurs, selon Darmon : « Il est mort accidentellement, on l’a tabassé trop fort, il a fait un arrêt cardiaque, on l’a balancé dans un étang. » « Je ne sais pas ce que je vais dire à Pasqua », aurait alors lâché Pierre Debizet.

« Le lendemain, quand j’ai vu l’affaire Boulin à la télé, j’ai compris », confie Elio Darmon à Off Investigation. « J’ai fermé ma bouche, j’étais jeune marié », ajoute-t-il, comme pour se faire pardonner d’avoir attendu janvier 2025, pour révéler ce témoignage à la justice. Le jour de son audition, il confiera à la magistrate chargée de l’enquête un petit bout de papier sur lequel il avait griffonné à l’époque la plaque d’immatriculation des tueurs supposés du ministre. Les gendarmes identifieront une Mercedes n’ayant eu qu’un seul propriétaire : Henry Géliot, un cafetier de Pigalle aujourd’hui décédé mais longtemps proche du SAC et connu des services de police pour des tirs à l’arme à feu.

46 ans d’intimidations

Depuis 1979, une dizaine de témoins qui soupçonnaient la direction du RPR d’avoir joué un rôle dans la mort de Robert Boulin ont été mis sous pression ou ont connu des morts violentes. C’est notamment le cas de l’ancien ministre Joseph Fontanet, du conseiller Afrique de Giscard, René Journiac, du président de la commission des conflits du RPR, Charles Bignon ou encore de l’attaché parlementaire Bernard Fonfrede. Colette Boulin, la veuve du ministre, s’est, elle, vu proposer « un milliard, deux milliards » par Achille Peretti, alors maire de Neuilly et membre du Conseil constitutionnel, pour qu’elle « se remarie » et « ne porte pas plainte ». Après son refus, son chien avait été retrouvé tué d’une balle dans la tête.

Charles Pasqua, lui, avait vu son horizon s’éclaircir suite à la mort de Robert Boulin. Huit jours après le drame, ce bras droit de Chirac qui avait été dénoncé par le ministre comme un « truqueur d’élections » avait été réintégré au sein des instances dirigeantes du RPR. Puis il était devenu ministre de l’Intérieur dans le premier gouvernement de Jacques Chirac en 1986.